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Le G8 et le "pacte de non-agression"
02/06/2003

Frédérique Sachwald, Le Monde, 2 juin 2003
L'article:
"Les sommets des chefs d'Etat et de gouvernement des pays les plus riches restent des événements majeurs de la vie internationale et continuent de susciter de multiples attentes dans un monde en mal de gouvernance. Ces rencontres, qui ont débuté dans les années 1970 pour aborder les problèmes de coordination des politiques économiques, ont contribué à corriger certains déséquilibres jusque dans les années 1980 et apporté un soutien politique utile aux négociations commerciales multilatérales. Mais les maigres résultats depuis une dizaine d'années expliquent largement la perte de légitimité du G7 - devenu le G8 avec la Russie depuis 1998.

Le déclin du G8 tient à l'évolution du contexte économique et politique de l'après-guerre froide, de l'intégration de nouveaux pays dans les échanges internationaux à la création de l'euro, mais aussi à l'évolution des sommets eux-mêmes. Ces rencontres ne sont plus guère l'occasion de discuter des problèmes économiques entre pairs et d'évaluer les politiques des pays membres. Tout se passe comme s'ils avaient conclu un "pacte de non-agression" afin d'éviter d'aborder les sujets épineux . Simultanément, le G8 s'est dispersé sur diverses questions internationales, certes importantes et parfois urgentes, mais sur lesquelles il n'avait pas nécessairement autant de compétences ou de légitimité. Le G8 a ainsi dispensé des recommandations aux pays non membres, ou encore adopté une rhétorique généreuse mais sans grande conséquence sur les problèmes de développement. La critique des altermondialistes, qui identifie le G8 à un club où les pays les plus riches de la planète discutent de l'ordre du monde, n'est donc pas sans fondements.

Faut-il déclarer le G8 obsolète ? Le sommet entre leaders des grands pays doit-il être remplacé par une nouvelle institution de gouvernance globale mieux adaptée au contexte de la mondialisation ? Le G8 pourrait regagner en légitimité s'il retrouvait une certaine efficacité, en revenant à sa vocation première d'évaluation et de coordination des politiques économiques des pays membres. Ce recentrage et ce rôle en apparence plus modeste pourraient paradoxalement renforcer le G8, alors que l'ambition des agendas et le lancement de nouvelles initiatives en faveur des pays pauvres donnent parfois l'impression d'une fuite en avant.

La mondialisation accroît les besoins de coordination et une meilleure coopération entre les pays qui totalisent deux tiers du produit intérieur brut (PIB) mondial peut contribuer à la croissance globale. La tâche est cependant devenue plus difficile car il ne s'agit pas seulement d'aborder les politiques macroéconomiques, mais aussi diverses réformes structurelles. Cette année, la parité du dollar, la sous-évaluation de la devise chinoise ou la rigueur du pacte de stabilité qui lie les pays de l'euro ont été largement débattues avant le sommet. Pourtant, les politiques qui permettraient de renouer avec une croissance solide, comme l'assainissement du secteur bancaire japonais, les réformes économiques dans certains pays européens, ou l'arrêt du creusement des déficits américains, sont en partie structurelles. De réels progrès supposeraient que! les pays membres renoncent à leur "pacte de non-agression". La comparaison et l'évaluation plus systématique des politiques nationales dans le cadre de la préparation des sommets pourraient contribuer à une telle évolution en soulignant les défis communs, comme le vieillissement des populations, et en contribuant à identifier les politiques efficaces.

La croissance des pays du G8 constitue aussi un enjeu global dans la mesure où elle peut contribuer à la réduction des pressions protectionnistes et à l'augmentation des échanges avec les pays pauvres. Depuis les années 1990, un plus grand nombre de pays en développement ont adopté des politiques d'ouverture pour tirer parti de la mondialisation, mais les plus pauvres restent encore à l'écart du processus. C'est pourquoi un meilleur accès aux marchés pour les exportateurs de produits agricoles et industriels des pays en développement constitue l'un des objectifs majeurs du cycle de Doha. Mais les négociations multilatérales se heurtent à de fortes résistances de la part des pays riches, notamment l'Europe à propos des subventions agricoles et les Etats-Unis sur la question de l'accès aux médicaments innovants. De nombreux commentateurs ont soulig! né le risque pour l'économie mondiale, et au-delà, pour la gouvernance globale, d'un échec du "cycle du développement". Une fois encore, la rhétorique en faveur du développement serait contredite par les actes des pays riches !

La présidence française souhaite que le sommet d'Evian "lance un message de confiance à la croissance". Dans le contexte actuel, les platitudes euphorisantes ne suffiront pas. En revanche, un soutien politique du G8 au cycle de Doha, qui supposerait une réelle volonté de coopération transatlantique, pourrait faire du sommet un succès. Au-delà, Evian serait un plus grand succès si les pays membres s'engageaient résolument en faveur de réformes susceptibles de soutenir la confiance des acteurs économiques. Le renforcement du gouvernement d'entreprise dans les différents pays et la coopération pour améliorer la qualité de l'information comptable figurent incontestablement parmi ces mesures et relèvent des domaines où le G8 peut avoir un impact. Les réformes structurelles évoquées plus haut sont certes plus difficiles à aborder, mais les membres! du G8 pourraient néanmoins affirmer leur volonté de mener les politiques nationales appropriées.

Le sommet d'Evian a un agenda encore plus ambitieux ! Un pré-sommet doit permettre des consultations avec des pays émergents et des pays pauvres, avant que le G8 n'aborde diverses questions de développement (santé, dette, accès à l'eau, Nouveau Partenariat pour le développement de l'Afrique - Nepad). Espérons que cet agenda chargé et que le désir de différents participants d'annoncer de nouveaux projets pour l'Afrique ne conduiront pas à trop de dispersion. Espérons que les pays membres ne seront pas tentés d'utiliser la rhétorique en faveur du développement pour masquer le manque de résultat dans les domaines où leur coopération est importante pour l'économie mondiale. Dans le cas contraire, un échec pourrait hâter la nécessaire évolution de l'institution..."

Frédérique Sachwald, responsable des études économiques à l'Institut français des relations internationales (Ifri), est l'auteur du "Bon usage de la mondialisation", à paraître en juin dans la revue Politique étrangère.

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